La famille Mathurin est l'une des plus vieilles de Cancale puisque dans les tout premiers registres un aïeul, Bertrand, est enregistré comme baptisé en 1564 et son père Jean décédé en 1586.
Notre futur historien, Joseph (-Thomas Marie), naît au Bourg le 11 juillet 1868.
Les Mathurin du 19e siècle sont, comme tant d'autres, marins…
Le père, Joseph (lui aussi, mais Joseph-Jean-Marie), naît à la Houle en 1832, épouse en 1864 à Cancale Sidonie Delalande, la fille de l'ancien maître de port. Capitaine au long-cours, il décède en rade de Port-au-Prince, commandant du City-Auch, en 1869.
L'orphelin grandit à Cancale : sur le recensement de 1881, avec sa mère il est domicilié à Bel-Air.
Où poursuit-il ses études secondaires ? Au collège de St Malo ? On peut le supposer en remarquant qu'il en publiera vers 1900 l'histoire (3e partie, de 1849-1882) et que c'est la voie que suivra Prudent Quémerais, d'une dizaine d'années son cadet, lui aussi prêtre mais sculpteur… L'hypothèse reste à confirmer.
Toujours est-il que Joseph Mathurin raconte dans la préface du « Parler Cancalais » que c'est dès ces années d'étude qu'il commence à s'intéresser avec d'autres jeunes cancalais aux particularités de prononciation et de grammaire qu'ils entendent au cours de leurs promenades tant à La Houle que dans la campagne :
(Le parler cancalais…) « Il s'en va, mais n'en garderons-nous pas au moins le souvenir ?
Telles étaient les amères réflexions d'un groupe de prêtres, de séminaristes, d'étudiants cancalais en vacances, dont j'eus, pendant douze ans, l'honneur d'être membre. Mais nos regrets ne devaient pas être stériles : au cours de nos promenades nous liâmes conversation aves les vieux : marins, poissonnières, laboureurs ; pendant que les un causaient, les autres dissimulés prudemment en arrière notaient au passage les mots intéressants. Nous réunîmes ainsi le tiers environ de ce vocabulaire cancalais. Mon vénérable oncle, l'abbé Alfred Mathurin, voulut bien se charger de leur donner une première classification…
Ordonné prêtre du diocèse de Rennes le 19 décembre 1891, il est d'abord professeur au collège Saint-Augustin de Vitré. Courte carrière enseignante puisque dès 1893, on le retrouve vicaire à Dinard. Il ne quittera plus désormais le ministère pastoral : vicaire à St Etienne de Rennes en 1901, recteur de St Laurent - alors paroisse détachée de Rennes – en 1911, et enfin curé de St Sulpice de Fougères en 1922. Il quitte ce poste en 1930, il a 62 ans, et devient aumônier de Nazareth, une maison religieuse de St Servan. C'est dans cette ville qu'il décède le 10 avril 1943, mais il sera inhumé au cimetière de Cancale auprès de sa mère.
Toute sa vie, il sera prêtre et chercheur.
Prêtre d'abord. Si ces activités sont en général entourées de discrétion, on en trouve cependant parfois mention au détour d'articles dans la presse. Ainsi, lors de son « installation » à St Laurent, on révèle qu'il a fondé le groupe de la Jeunesse Catholique de St-Etienne…
Mais c'est surtout à Fougères qu'éclatent ses talents d'organisateur : En 1923, il met sur pied une grande manifestation religieuse avec couronnement de Notre-Dame des Marais qui, selon Ouest-Eclair, attire plus de 5000 « étrangers » venus par trains spéciaux de Vitré, St-Malo, Coutances, Vire, Mortain … En 1924, ce sera un « pardon de Notre-Dame des Marais », manifestation annuelle qui durera jusque dans les années 2000.
Chercheur-historien-orateur-divulgateur…
Non seulement il publiera le « parler cancalais » initié pendant ses années d'étudiant, mais ses talents d'orateur sont très vite reconnus : Panégyrique de St Méen en 1899, discours sur l'Amiral Bouvet à St-Servan en 1900 pour l'inauguration de la statue, Congrès Marial de Josselin en 1905, Congrès de Rennes en 1910.
C'est lui aussi qui révèle l'acte de baptême de Jeanne Jugan dès 1906, avant de lui consacrer un article entier dans le Bulletin paroissial de 1933 bulletin qu'il alimentait régulièrement en pages historiques depuis 1911.
Car c'est aussi son autre talent, les monographies et la publication dans des bulletins de sociétés d'histoire locale, celle de l'Arrondissement de St-Malo en particulier , dans les bulletins paroissiaux ou « La Semaine Religieuse de Rennes», d'un certain nombre de travaux souvent en liaison avec les endroits où il exerce son ministère : « Dinard-St Enogat à travers les âges » (1898) , « L'église du Calvaire de Cucé à Rennes(1907), « Saint-Laurent de Rennes » (1912-1926), « Les monuments religieux de Rennes » (1901-1922), « Saint-Sulpice de Fougères et Notre-Dame des Marais. (1922 -1930), « Calvaires du Diocèse de Rennes » : Roz-Landrieux (1908). Cantons de Cancale (1910) ; Saint-Malo (1912) ; Saint-Servan (1933) ; Dinard (1934-35) ; St-Pierre et Tressé (1936) ; Fougères (1930).
N'oublions pas enfin que c'est lui qui proposa en 1910 à la Municipalité ce blason sur fond vert qui sert encore de drapeau pour Cancale de nos jours.
Bref, c''était un infatigable membre très actif de la Société d'Histoire et d'Archéologie de l'Arrondissement de St-Malo (SHAAM), dont il sera Président à deux reprises en 1937 et 1940.
C'est d'ailleurs dans cette « société savante » qu'il avait fait la connaissance de celui qui fut son comparse pour « Le Parler Cancalais » ainsi qu'il l'indique dans la préface déjà utilisée :
« …Nos recherches gisaient toujours inachevées et incomplètes, lorsque je rencontrai, aux réunions de la Société historique de l'arrondissement de St-Malo, le collaborateur qui devait joindre sa science à mon expérience et me permettre d'achever cette œuvre. M. Dagnet, professeur de l'enseignement secondaire, avait déjà publié de savantes études sur les langages manceaux, fougerais et coglais lorque je lui parlai de mon recueil cancalais. Nous unîmes nos moyens : lui, apoortant sa science linguistique et philologique, son habitude de la confection des grammaires et dictionnaires populaires ; moi, ma connaissance des expressions, des mots, de la prononciation et de l'accent cancalais … »
Bel exemple d'entente cordiale dans ces années où, théoriquement, l'on se déchire sur fond de séparation de l’Église et de l’État.
Mais qui est cet Amant Dagnet ? Un parfait exemple de la réussite par l'école sous la IIIe République.
Né en 1857 à St-Etienne en Coglès près de Fougères (il est donc plus âgé d'une dizaine d'années que Joseph Mathurin), c'est le dernier des quatre enfants de cultivateurs au village du Croizé.
Notons au passage qu'Amant insistera toute sa vie pour que l'on écrive son patronyme avec un tréma sur le N. Pourtant, en principe, la langue française ne comporte pas ce cas de graphie. Ne serait-ce pas le reflet d'une prononciation locale, qu'atteste d'ailleurs le nom de l'une de ses sœurs orthographié « Daguenet » dans une table décennale ? Un tel écart venant de cet homme, instituteur qui passera sa vie à traquer les détails phonétiques de la langue, ne peut guère s'expliquer autrement. Ironie du sort, sur sa pierre tombale le tréma se retrouvera gravé sur le E ! Mais revenons à la biographie.
Les aptitudes scolaires de l'enfant doivent être vite remarquées car l'abbé Piel,vicaire de Montours, réussit à convaincre les parents de ne pas en faire un agriculteur. Il lui donne des leçons de français et de latin et, par relations, obtient pour Amant une place d'interne au pensionnat St-Joseph d'Evron en Mayenne.
Le tableau de recensement de la classe 1877 pour la commune de St-Etienne en Coglès révèle que le jeune homme est dispensé de service militaire « en vertu d'un engagement décennal dans l'Instruction Publique » C'est donc qu'après les années de pensionnat, il est passé par l'école normale, sans doute celle de Laval, et on le retrouve instituteur-adjoint en poste à Ste-Suzanne en 1880.
En 1883 il y épouse une jeune fille, Aline Lefèvre, qui lui donnera trois filles.
Maître-répétiteur au lycée de Laval de 1881 à 1883, probablement poursuit-il parallèlement des études puisqu'après réussite à l'examen, il est nommé enseignant du secondaire à St-Servan en 1884.
Ce sera ensuite Ernée en Mayenne de 1888 à 1893, retour à St-Servan, puis Morlaix en 1902.
Il prend sa retraite en 1922 et se retire à St-Servan où il décède en 1933. Il sera inhumé au cimetière de Lorette. Cette carrière professionnelle bien remplie sera récompensée comme il se doit : officier d'Académie en 1895, officier de l'Instruction Publique en 1909.
Lui aussi fait preuve d'une activité extra-scolaire débordante : fondateur de la Société Philharmonique de Ste-Suzanne en 1881, chef de la Musique municipale, il savait jouer - dit-on - aussi bien des instruments de fanfare que de la mandoline et de la guitare… A St-Servan, il sera également directeur de la Fanfare.
Mais son goût le mène avant tout vers les recherches érudites, particulièrement linguistiques.
Ce sera, dès 1890, un « Ernée préhistorique » ou encore « Le patois fougerais avec essai de grammaire et remarques sur la prononciation », qui obtient un prix du Président Sadi-Carnot…, « Le Patois manceau tel qu'il se parle entre Le Mans et Laval» en 1891, « Le Parler du Coglais »…
C'était bien le comparse qu'il fallait à l'Abbé Mathurin pour finaliser son « Parler Cancalais ».
Ajoutons que notre homme fut dès1899 l'un des membres fondateurs de la Société d'Histoire et d'Archéologie de l'arrondissement de St-Malo, à laquelle adhéra aussi notre cancalais, et - sans entrer dans les détails- qu'il publia un certain nombre d'études historico-géographiques sur la région malouine.
Nos deux hommes avaient donc tout pour s'entendre et, à la lecture de leur ouvrage, nous avons encore de quoi nous en réjouir !
Aristide Delarose, 10/10/2016,
éléments repris pour le Cahier n° 41
de la conférence du 7/7/2016
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