Et pour couronner le tout, voilà qu’au milieu des années 80, Cancale entreprend de reconstruire une bisquine. Manuel ne peut y rester indifférent. Avec quelques autres qui, eux aussi, ont connu la « grande époque » d’un bateau devenu mythique, il apportera ses conseils, tant au cours de la construction que pour réapprendre la manoeuvre. Et il semblerait aux dires de certains que son aide fut précieuse.
 
De la stratégie de régate, il en connaissait un rayon puisque la première course à laquelle il avait participé, c’était à St Malo en 1921, sur la « Marie Eugénie », CAN 1063, une petite bisquine de 5,79 Tx  appartenant à Julien DELISLE, construite en 1903 par Jules BOUCHARD, et qui, cette année-là, gagna le prix de sa catégorie.
Une dizaine d’années plus tard, il remet ça avec une équipe de copains. La « Reine du Ciel», CAN 1, une grande bisquine de 21,73 Tx brut, construite en 1904 par les chantiers LHOTELLIER et appartenant alors à Émile DERRIEN, est en piteux état. Ils grattent la coque, la retapent de leur mieux, l’amènent sur la ligne de départ et gagnent la course du 14 août 1932 à Cancale. Le bateau renouvelle son exploit à St Malo quelques jours plus tard, de même que l’année suivante à Cancale, tant il est vrai que même un vieux bateau aux mains d’habiles marins peut réaliser des prouesses.
Et c’est avec un plaisir certain que lorsque la «Cancalaise » commencera à naviguer, Manuel embarquera avec d’autres « anciens » pour dévoiler aux jeunes un certain nombre de « tours de main ».
Son enthousiasme resta intact jusqu’au bout pour ces bateaux d’autrefois et la navigation à voile. Ne m’a-t-on pas dit que plus d’une fois, il a fait le rêve qu’il rentrait la « Cancalaise » dans le port et l’amenait jusqu’à l’Épi devant sa maison, là où étaient autrefois amarrés les bateaux de son père ?
Enthousiaste encore lorsqu’il se mettait à raconter sa jeunesse, lui qui, de par sa fonction même de commandant,   n’avait pas toujours été très « causant ». Mais il était devenu au fil des ans une référence. Et c’était aussi avec plaisir qu’il avait pris la plume pour livrer un certain nombre de chroniques au « Plat Gousset » ou aux « Cahiers de la Vie à Cancale ».
 
Après la mort de sa femme Hérénie en 1997, il avait désiré se retirer au Foyer Logement de Cancale. Pendant quelque temps encore, il était descendu le dimanche « faire un tour » à La Houle. Mais peu à peu, sa vue qui s’affaiblissait et le grand âge avaient compliqué les choses.
 
Il est parti le dimanche 3 avril 2005 pour la plus longue des « marées de paradis », armé d’une foi inébranlable fort bien exprimée dans ce message imagé, lu à ses obsèques :
« Ne craignez rien, mes bottes sont cirées depuis longtemps. Je ne serai pas pris au dépourvu … »
Son père Alphonse, marin comme tous les DELAROSE aussi loin que l’on remonte, avait épousé Désirée HODEBERT  en 1894.
En 1897, il avait été l’un des rares rescapés dans le naufrage du « Vaillant », 7 hommes sur 70 qui étaient à bord et se rendaient à St Pierre pour la campagne de grande pêche. Recueilli à bout de forces après avoir dérivé pendant une semaine, les pieds gelés, il n’était plus jamais retourné au Banc, se livrant à la petite pêche et au pilotage dans la Baie à bord de l’  « Émilie » et du « Platus ».
 
Huit enfants naîtront de leur union, dont sept atteindront l’âge adulte : Désirée (1897), Alphonse (1900), Marcel qui deviendra prêtre (1904), Emmanuel (1905), Victorine (1906), Aristide (1910) et Marie (1911).
 
Selon sa propre expression, « A la maison, on tirait le diable par la queue ».
Et Emmanuel, comme ses frères y compris Marcel, « vocation tardive », commence à naviguer très tôt à la petite pêche : il embarque comme mousse avec son père le 7 mai 1920, il a alors quatorze ans et demi. Les deux années qui suivent, il est aussi apprenti voilier chez Victor SIMON à la Houle.
Sa carrière ressemble à celle de bon nombre de Cancalais de son époque : à 17 ans, en 1922, il part au Banc sur le « Sainte-Croix », une goélette de 100 Tx.
 
En 1925, il est « levé » comme inscrit maritime et effectue trois ans de service militaire. D’abord affecté sur le « Voltaire », il part ensuite pour deux ans de campagne dans le Pacifique à bord de l’aviso « Cassiopée ».
 
Revenu à la vie civile, il devient patron de pêche à 23 ans, en suivant les cours du soir chez les frères à l’École St Joseph : la promotion sociale, combinant études et expérience professionnelle, n’est pas alors un vain mot à Cancale.
Second capitaine pendant deux ans sur le trois-mâts « Albatros », il passe lieutenant au cabotage en 1931, capitaine de la marine marchande en 1932. Il continuera à naviguer sur les chalutiers de grande pêche jusqu’à la guerre comme lieutenant puis second. C’est en cette qualité qu’il effectue la campagne de 1937 sur le « René Moreux », armateur Mathurin DUBOIS de St Servan.
Marié en 1934 avec Hérénie ROUXEL, il aura trois enfants : Emmanuel, Jean-Pierre et Mireille.
 
En 1939, au retour de la campagne sur les Bancs comme second sur le chalutier « Patrie », il est réquisitionné à bord lors de la déclaration de guerre en septembre et mobilisé comme maître de manoeuvre chef de quart. Son bateau, dirigé sur Brest, y est transformé en patrouilleur, doté de 3 pièces de 100 mm, 2 pièces anti-aériennes de 37 mm, 2 mitrailleuses et un chariot de 20 grenades sous-marines.
À partir de mars 1940, ce nouveau navire de guerre devenu le « P. 36 » est affecté à des patrouilles dans le secteur de Dunkerque. Sa mission : détruire les mines en surface qui avaient rompu leurs orins, trois jours en mer, trois jours à terre.
Le 23 mai 1940, le navire est à quai lorsque commence le bombardement de Dunkerque. Une bombe tombe juste à côté.
Emmanuel relève son cousin Thomas DELAROSE mortellement blessé pendant que non loin de là, son beau-frère Eugène CAHUE, second capitaine sur un cargo chargé de munitions, saute avec son navire : aucun survivant. Bien d’autres cancalais pourraient rapporter des faits semblables…
Les troupes britanniques encerclées autour de Dunkerque le 25 mai sont évacuées à partir du 28. Au total ce sont 1190 soldats anglais que le « P 36 » d’Emmanuel ramène à Douvres en 5 voyages jusqu’au 4 juin. Après l’abandon de la ville par les Alliés, le navire est affecté au sauvetage et au rapatriement de troupes dans la région de Cherbourg jusqu’à ce que les Allemands arrivent à proximité. Il rallie alors Southampton.
Le 24 juillet, Emmanuel est à bord du paquebot « Meknès » qui ramenait en France 110 marins et qui est coulé par un navire allemand. Bilan : 400 morts. Il en réchappe et est finalement démobilisé à Toulon en décembre 1940.
Il passe en zone libre et navigue de 1942 à 1945 sur des chalutiers armés faisant la pêche en Mauritanie et à Terre-Neuve. Il ne rentrera à la maison qu’après 5 ans d’absence.
 
Après la guerre, on retrouve Emmanuel sur les chalutiers de grande pêche. La consultation de son fascicule, duplicata dont l’ouverture est datée du 16/12/1947, nous permet d’être plus précis.
Il a jusque-là accompli 235 mois et 3 jours de navigation ainsi décomptés :
A l’Etat36 mois
A la Grande pêche 326 mois 3 jours
Au cabotage4mois7 jours
Pêche au large24mois28 jours
A la petite pêche38mois28 jours
Autres services4mois27 jours.
Pendant la campagne de 1948, il est pour la dernière fois « second », à bord du « Colonel Pléven ».
L’ année suivante, à Bordeaux, société « La Pêche au Large », il navigue comme capitaine en 1949 et 50 sur le « Victoria », puis sur l’ « Anita » de 1951 à 53, et sur le « Jutland » en 1954.
1955 le voit revenir à l’armement malouin, d’abord avec le « Groenland », pour finir avec la série des « Pleven » : « Capitaine », « Alex » et de nouveau « Colonel ». Son dernier embarquement à la Grande Pêche se fera pourtant à Bordeaux sur le « Jutland » en 1960.
Croix de guerre avec deux citations et médaille commémorative de Dunkerque, médaillé militaire, il sera également fait Chevalier, puis Officier du Mérite Maritime.
 
Lorsqu’il prend sa retraite en 1960, il comptabilise 42 annuités et 7 mois de navigation dont 27 ans à la Grande Pêche : Terre-Neuve, Groenland, Spitzberg, de novice à capitaine…
 
Mais sa navigation ne s’arrête pas là car il fait alors construire chez LANIER un canot qu’il baptise l’’ Étoile Polaire » avec lequel il pêche le maquereau pendant la belle saison, revenant ainsi à ses débuts. Il n’arrêtera définitivement la navigation que le 4 septembre 1979 alors qu’il allait atteindre ses 74 ans : au total, il sera resté marin pêcheur pendant presque soixante ans.
Emmanuel Delarose
1905-2005
Aristide Delarose                                                                                  Cancale et à l'entour
Eléments biographiques
(Texte publié dans le Cahier de la Vie à Cancale n° 29)